Nous sommes arrivés au Costa Rica le 3 septembre 2021, juste après le Covid. Ce voyage n’était pas prévu comme une simple destination de plus, mais comme une respiration. Après des mois de frontières fermées et une longue parenthèse immobile, nous avions besoin de repartir, de nous remettre en mouvement, de retrouver une forme de liberté. Après l’Asie, le choix du continent américain s’est imposé naturellement. Le Costa Rica s’est présenté comme une évidence, et nous savions que nous y resterions du temps. Trois mois pour ralentir, observer, nous poser vraiment.
L’arrivée à San José donne immédiatement le ton. Le rythme ralentit sans forcer. On sent que quelque chose se décale, que l’on va devoir regarder autrement. San José n’est pas une capitale que l’on visite par ses monuments, mais par ce qu’elle dégage. Nous avons flâné dans les rues, marché sans but précis, attirés par le street art omniprésent. Des fresques surgissent un peu partout, parfois engagées, parfois poétiques, souvent très liées à la nature et à l’identité du pays. C’est aussi là que s’est glissé un petit rituel personnel : photographier mes pieds devant certaines bouches d’égout, quand leur dessin, leur typographie ou leur patine racontent quelque chose du lieu. Un détail urbain, presque anodin, mais qui devient une trace, une manière de regarder la ville autrement, comme une signature discrète du voyage.
Une traversée guidée par la nature
Notre itinéraire s’est construit autour de la nature, toujours elle. De Tortuguero et ses canaux paisibles, où l’on glisse lentement entre mangroves et forêts denses, à la côte caraïbe, plus brute, plus humide, plus spontanée. Des reliefs sauvages du volcan Turrialba, aux pentes verdoyantes du volcan Arenal, jusqu’au Pacifique que nous avons longé longuement, presque méthodiquement.
Tout s’est fait principalement en voiture. Rouler faisait partie intégrante du voyage. Traverser des forêts épaisses, passer d’un microclimat à un autre en quelques kilomètres, longer des plantations, s’arrêter quand quelque chose attire le regard. La route permet de comprendre à quel point la nature est partout. Elle n’est jamais cantonnée à des zones précises. Elle déborde, elle encadre, elle impose son rythme. Très vite, cette immersion permanente nous a amenés à faire attention à nos gestes. Avoir toujours nos gourdes sur nous, nos porte-couverts dans les sacs, limiter autant que possible le plastique jetable n’était pas une contrainte, mais une évidence. Quand tout autour de vous est encore vivant, on n’a pas envie d’y ajouter du superflu.
Sur la côte caraïbe comme sur la côte pacifique, l’océan a trouvé naturellement sa place dans notre quotidien. Nous avons surfé sur les deux côtes, dans des ambiances très différentes. D’un côté, une mer plus imprévisible, plus brute, de l’autre des vagues plus régulières, ouvertes, baignées de lumière. Le surf n’était pas une performance, mais un prolongement du voyage, une manière de se laisser porter, d’entrer physiquement en contact avec le paysage, de ressentir le pays autrement, avec simplicité.
Se sentir minuscule, et aller mieux
C’est sans doute ce qui nous a le plus marqués : cette sensation constante d’être minuscules. Le Costa Rica ne cherche pas à impressionner, il rappelle simplement que l’humain n’est qu’un élément parmi d’autres. Les animaux font partie du quotidien, sans mise en scène. Des tortues marines aperçues sur les plages, des iguanes immobiles au soleil, des mygales tapies au pied de nos logements, des paresseux suspendus aux branches comme s’ils défiaient le temps. Des toucans aux couleurs irréelles, des grenouilles minuscules, des singes hurleurs dont les cris résonnent dès l’aube, des crocodiles figés dans les rivières.
Cette cohabitation permanente impose une forme de respect naturel. On apprend à regarder attentivement, à ralentir le pas, à accepter que la nature ne se donne pas toujours immédiatement. Elle invite à la discrétion, à la retenue, à laisser le moins de traces possible. Rien n’est spectaculaire au sens touristique, mais tout est intensément vivant. Cette présence apaise, recentre, remet les priorités à leur place.
Nous avons marché, beaucoup. Randonné dans des forêts humides, sur des sentiers parfois glissants, souvent silencieux. Et entre deux explorations, la vie continuait. Les enfants avaient commencé leur année scolaire avec le CNED, les devoirs s’intégraient naturellement au quotidien. Une organisation simple, sans surcharge, où chaque journée trouvait son équilibre.
Une sobriété qui nourrit
La cuisine costaricienne est à l’image du pays : simple, directe, profondément ancrée dans le réel. Elle ne cherche pas la démonstration, mais la constance. Le petit déjeuner en est le meilleur exemple avec le gallo pinto, que nous avons mangé absolument tous les jours. Du riz, des haricots rouges, un œuf au plat, accompagnés de fruits frais. C’est un plat humble, nourrissant, rassurant. À la longue, nos papilles, habituées à plus de variété, ressentaient une légère fatigue, mais ce petit déjeuner tenait ses promesses. Il cale, il soutient, il rend le déjeuner presque inutile et accompagne parfaitement des journées actives, faites de route, de marche et d’océan.
Les fruits sont partout. Mangues, ananas, papayes, pastèques, bananes. On en trouve à chaque coin de rue, sous forme de jus frais, pressés à la minute. Nous en buvions en permanence. Une fraîcheur immédiate, simple, évidente. La noix de coco est elle aussi omniprésente, déclinée en flans coco, en bonbons coco, en douceurs parfois très simples, mais profondément réconfortantes.
Le café occupe une place centrale dans cette sobriété quotidienne. Ici, on ne le consomme pas machinalement. Il se prépare lentement, souvent avec des systèmes de filtration manuelle. L’eau chaude s’écoule doucement à travers le café moulu, goutte après goutte. Le geste est précis, presque méditatif. Le résultat est un café clair, aromatique, sans amertume, qui se savoure dans le calme. Chaque tasse raconte un rapport au temps, au produit, au savoir-faire.
Le cacao, lui, se vit de manière encore plus brute. Presque chaque jour, j’achetais une cabosse dans la rue. On l’ouvre, on découvre les fèves entourées de cette pulpe blanche, fraîche, légèrement acidulée. On la mange telle quelle, sans transformation. Un geste simple, instinctif, qui rappelle que le chocolat est d’abord un fruit.
Nous avons aussi vécu un moment rare, presque hors du temps. Des Costariciens, touchés par notre curiosité et par le fait que nous n’avions jamais goûté le cœur de palmier frais, ont coupé un tronc de palmier pour nous le faire découvrir. C’est un plat d’exception, traditionnellement préparé à Pâques, rarement consommé autrement. Ils tenaient à nous le faire goûter, et surtout à le faire découvrir aux enfants. Le cœur de palmier, tendre, délicat, légèrement sucré, a été partagé simplement, comme un geste d’hospitalité. Ce moment-là a résumé beaucoup de choses : la générosité, le respect du produit, la transmission, le plaisir de faire découvrir.
Et puis il y a les ceviches. Frais, francs, sans surcharge inutile. Du poisson ou des fruits de mer, du citron, quelques herbes, parfois un soupçon de piment. Une cuisine qui va à l’essentiel, qui respecte le produit et le climat, et qui accompagne naturellement ce rythme de vie ralenti.
Artisanats, cultures et gestes anciens
Le Costa Rica est aussi une terre de cultures vivantes et de savoir-faire profondément liés à la nature. Plusieurs peuples autochtones y perpétuent des traditions artisanales fortes, notamment les Bribri, les Boruca, les Cabécar ou les Ngöbe. Chez eux, l’artisanat n’est jamais décoratif au sens occidental du terme. Il est utilitaire, symbolique, enraciné dans le quotidien et les rituels.
Le tissage occupe une place essentielle. Les fibres naturelles sont travaillées à la main, parfois teintées avec des pigments végétaux extraits de plantes, d’écorces ou de fruits. Les motifs ne sont jamais choisis au hasard. Ils racontent une appartenance, une histoire familiale, un lien à la terre. Chaque textile est porteur de sens, chargé d’une mémoire collective.
Les sacs en cuir sont conçus dans une logique de durabilité et de simplicité. Le cuir est travaillé sans surcharge, avec des coupes nettes et des finitions sobres. Ce sont des objets pensés pour durer, pour accompagner la vie quotidienne, pour se patiner avec le temps. La beauté vient de l’usage, de la matière qui évolue, de l’objet qui vit.
Les poteries sont façonnées à la main, souvent sans tour, selon des gestes transmis de génération en génération. L’argile est prélevée localement, modelée lentement, puis séchée naturellement avant d’être cuite. Chaque pièce est unique, marquée par la main de l’artisan. Rien n’est parfaitement identique, et c’est précisément cette singularité qui leur donne leur force.
Ce que le Costa Rica a laissé en nous
Nous étions venus pour trois mois, avec l’idée de continuer ensuite, de passer les frontières, d’aller découvrir les pays alentours, de reprendre la route comme avant. Mais le monde n’était pas encore prêt. Les règles changeaient sans cesse, parfois tous les dix jours. Un pays s’ouvrait, un autre se refermait. Voyager redevenait compliqué, incertain, presque épuisant à anticiper.
Le Costa Rica nous a alors offert autre chose. Il nous a appris à ne pas forcer. À accepter que le mouvement puisse aussi être intérieur. À comprendre que, parfois, la meilleure décision est de se poser plutôt que de s’entêter à avancer.
C’est là qu’est née l’idée de nous mettre au calme pour un temps plus long. De laisser le monde se réorganiser sans nous. De partir plus loin, autrement. Des amis vivaient en Nouvelle-Calédonie, et cette île est devenue une évidence. Un refuge temporaire, une parenthèse encore, le temps que tout se calme, le temps que les enfants poursuivent leur chemin sereinement, le temps de laisser retomber le bruit.
Le Costa Rica n’a pas été une fin, ni un simple passage. Il a été un point d’équilibre. Celui qui nous a appris à écouter, à ralentir, à choisir le calme plutôt que l’agitation. Et c’est avec cet état d’esprit que la suite du voyage a pu commencer.





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