Nous avons posé nos sacs au Japon au printemps. Nous rêvions de ce pays depuis longtemps. Mais ce que je n’avais pas anticipé, c’est à quel point le Japon est un pays du détail. Tout est pensé, tout est mesuré, tout est propre — au sens esthétique du terme. Même les plaques d’égout sont dessinées différemment selon les villes. Même les emballages les plus simples racontent une attention particulière. C’est là que j’ai compris quelque chose : au Japon, le style n’est pas une question de mode, c’est une culture du soin.
Tokyo, énergie et contrastes
Nous avons commencé par Tokyo. Une ville démentielle, verticale, dense, électrisante. On passe en quelques rues d’un sanctuaire silencieux à une avenue saturée d’écrans géants. La ville semble ne jamais s’arrêter, et pourtant tout y est étonnamment fluide.
Nous avons arpenté les quartiers aux boutiques vintage incroyables, découvert des créateurs confidentiels, des concept-stores minimalistes, des enseignes ultra modernes où chaque détail de présentation est millimétré. Tokyo est un laboratoire permanent du style. On y trouve des pièces vintage américaines impeccablement restaurées, des vêtements techniques d’une précision extrême, des silhouettes radicales et des basiques d’une pureté absolue.
Ce qui frappe aussi, c’est la transformation des jeunes. La journée, les étudiants sont en uniforme, impeccables, identiques. Le soir, la rue devient scène d’expression. Ils se métamorphosent, adoptent des styles très marqués, parfois excentriques, toujours assumés. Cette capacité à naviguer entre discipline et liberté est fascinante. Le vêtement devient un territoire personnel.
Nous sommes aussi allés voir la célèbre Statue de Hachikō à Shibuya. Ce chien, resté fidèle à son maître pendant près de dix ans après sa mort, l’attendait chaque jour devant la gare. Il est devenu un symbole de loyauté au Japon. Voir cette statue entourée de passants pressés, au cœur de l’un des carrefours les plus animés du monde, est un contraste puissant. Tokyo sait être immense et intime à la fois.
C’est dans cette énergie que notre voyage a commencé.
Ralentir pour voir
Nous avions loué un mini-van à Tokyo, persuadés que nous traverserions toute l’île principale en un mois. Sur la carte, cela semblait simple. En réalité, les routes sont étroites, sinueuses, bordées de rizières, de forêts profondes et de villages silencieux. Très vite, nous avons compris que le Japon ne se parcourt pas à grande vitesse.
Nous avons pris la direction des Alpes japonaises et nous nous sommes laissés surprendre. Les paysages étaient puissants mais toujours maîtrisés. Des maisons en bois sombre, des toits parfaitement alignés, des jardins millimétrés. Chaque arrêt devenait une occasion d’observer : une façade, une porte coulissante, un tissu qui sèche au vent, un petit atelier dissimulé derrière une ruelle.
Nous randonnions beaucoup. Les sentiers traversaient des forêts épaisses où des panneaux avertissaient de la présence d’ours. Le long des chemins, des boîtes métalliques étaient installées : il fallait taper dessus régulièrement pour signaler sa présence et éloigner les animaux. Oscar était ravi. Lui qui adore faire du bruit avait enfin une mission officielle. Il tapait consciencieusement, transformant chaque randonnée en petite expédition.
Nous avons aussi découvert les onsen. Au Japon, beaucoup de maisons traditionnelles ne possèdent pas de salle de bain complète et il est courant d’aller deux à trois fois par semaine dans des bains publics alimentés par des sources chaudes naturelles. Les hommes sont d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre jusqu’à environ 12 ans. On s’y lave entièrement nu, assis sur un petit tabouret, en se savonnant soigneusement avant d’entrer dans les bassins. Une petite serviette repose sur la tête, les cheveux ne doivent jamais tremper dans l’eau. Une fois parfaitement propre, on peut profiter des bains, souvent ouverts sur des jardins ou des paysages incroyables, comme des spas naturels.
Dans les Alpes japonaises, nous avons même profité de sources chaudes en pleine nature. L’eau, parfois plus chaude que nos bains thermaux européens, fumait dans l’air frais de la montagne. Se plonger dans ces bassins en plein air, entourés de rochers et de forêts, reste l’un de nos souvenirs les plus forts.
Puis, en redescendant vers Kyoto et Osaka, nous avons fait une surprise à Oscar. Sa grande passion, ce sont les parcs d’attractions. Nous l’avons emmené à Universal Studios Japan sans rien lui dire à l’avance. Je revois encore son visage lorsqu’il a compris où nous allions. Entre les temples millénaires, les ruelles silencieuses et les ateliers d’artisans, cette journée d’adrénaline faisait partie du voyage elle aussi.
Les week-ends, nous avons observé les familles japonaises se retrouver dans des parcs immenses et impeccables. Elles installent des nappes, partagent des bentos soigneusement préparés et passent des heures ensemble. Ce qui nous a surpris, c’est la passion pour les lapins. Plusieurs familles promenaient leur lapin en laisse comme nous le ferions avec un chien. Ce genre de décalage, toujours doux et respectueux, fait partie de ce que nous aimons en voyage : comprendre sans juger.
L’idée de “tout voir” s’est peu à peu effacée. Finalement, nous nous sommes arrêtés à Kyoto. Nous pensions continuer plus loin, mais la richesse culturelle au Japon était telle que cela n’avait plus de sens. Les temples, les ruelles pavées, les marchés, les ateliers d’artisans… tout demandait du temps.
Et entre deux découvertes, il y avait toujours la nourriture.
Dans les Alpes japonaises, nous avons goûté les soba de Shinshu, fines nouilles de sarrasin servies froides ou dans un bouillon délicat. À Takayama, le bœuf Hida, persillé et fondant, nous a surpris par sa finesse. Nous avons découvert les gohei mochi, brochettes de riz grillé nappées d’une sauce sucrée au miso et aux noix, dégustées au bord des routes. Chaque région a sa spécialité, chaque ville sa nuance. La cuisine japonaise, comme son artisanat, repose sur la précision et le respect du produit.
C’est en ralentissant que nous avons commencé à comprendre que le Japon n’est pas spectaculaire. Il est précis.
Une culture du geste
Le Japon ne cherche pas à impressionner. Il cherche à bien faire. Le détail n’est jamais décoratif, il est structurel. Le soin est partout : dans un emballage, dans une vitrine, dans la manière dont un vêtement est plié. Cette attention constante donne au quotidien une profondeur presque silencieuse.
Ce n’est plus seulement une esthétique, c’est une éthique.
Le kimono, une architecture du corps
Le kimono n’est pas un costume folklorique mais une construction. Il repose sur des rectangles de tissu, sans découpe occidentale visant à sculpter le corps. Il enveloppe plutôt qu’il ne contraint. L’obi structure la silhouette, les tabi redessinent le pied, les geta modifient la posture.
Le vêtement japonais ne transforme pas le corps, il dialogue avec lui. Derrière cette apparente simplicité se cachent des siècles de transmission textile.
Sakiori, kumihimo et l’intelligence de la matière
En découvrant le sakiori, nous avons compris à quel point la contrainte peut devenir source de beauté. Des vêtements anciens déchirés en bandes, retissés dans une nouvelle trame. Rien n’est jeté. Tout est transformé.
Le kumihimo nous a tout autant marqués. Ces cordons tressés, autrefois utilisés pour les armures de samouraïs ou les obis, exigent patience et précision. Le temps fait partie de l’objet final.
Dans des ateliers comme Yumeoribito, le tissage devient expérimentation. Les fils ondulent, vibrent, créent du relief. La matière devient paysage.
L’utilitaire sublimé
Ce qui nous a frappés, c’est la capacité du Japon à transformer l’utile en beau. Rien n’est laissé au hasard, même dans les objets les plus quotidiens. Un vêtement de travail devient pièce structurée, un sac technique devient accessoire esthétique, une veste militaire est réinterprétée avec des matières nobles et des finitions impeccables.
Des maisons comme Nanamica, The Real McCoy’s ou Undercover illustrent parfaitement cette exigence. Elles partent de bases fonctionnelles — workwear, vêtements d’extérieur, uniformes — pour en faire des pièces durables, pensées, équilibrées. Les coupes sont précises, les tissus souvent développés spécifiquement, les finitions discrètes mais irréprochables.
Ce n’est jamais ostentatoire. Ce n’est jamais démonstratif. C’est juste juste.
Le Japon nous a appris que l’objet le plus simple peut devenir remarquable lorsqu’il est conçu avec respect et intelligence. Cette manière de sublimer l’ordinaire nourrit profondément notre regard et influence notre façon de sélectionner des pièces pour Artivago : des objets pensés pour durer, utiles mais esthétiques, sobres mais habités.
Beauté naturelle : le soin comme philosophie
La même logique s’applique au soin du corps. Au Japon, la beauté n’est pas une transformation, c’est un entretien. On privilégie la prévention à la correction, la douceur à l’agression, la régularité à l’effet spectaculaire.
Le layering, par exemple, repose sur la superposition méthodique de soins légers pour hydrater profondément sans saturer la peau. L’eau de riz est utilisée depuis des siècles comme tonique naturel pour apporter éclat et douceur. Le thé vert et le matcha, riches en antioxydants, protègent et apaisent. La manucure japonaise nourrit l’ongle avec de la cire d’abeille avant de le polir jusqu’à révéler sa brillance naturelle, sans vernis.
Même le rituel des onsen participe de cette philosophie : nettoyer soigneusement, puis laisser l’eau chaude détendre le corps et l’esprit. Le soin devient un moment de présence.
Cette approche nous parle profondément. Elle rejoint l’idée que la beauté réside dans la constance des gestes, dans la qualité des matières, dans la simplicité maîtrisée. Pas dans l’accumulation.
Le Japon nous a appris que le style n’est pas spectaculaire. Il est patient. Il est silencieux. Et il dure.
Ce voyage continue d’influencer notre manière de choisir, de créer et de partager. Certaines inspirations apparaîtront peut-être un jour dans la boutique, d’autres resteront des repères intérieurs. Mais si vous aimez les objets qui ont une histoire, les matières respectées et les gestes justes, alors vous comprendrez pourquoi ce pays nous accompagne encore.





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