Il y a des pays que l’on attend longtemps sans vraiment savoir pourquoi. Les Philippines faisaient partie de ceux-là. Le nom, déjà, sonnait comme une promesse. Des îles lointaines, des paysages puissants, une culture que l’on pressent riche et complexe. Avant même d’y poser le pied, l’imaginaire était déjà en mouvement.
Ce voyage a pris une saveur toute particulière dès le départ. Des amis sont venus nous rejoindre pendant deux semaines, puis mes parents sont arrivés à leur tour. Après cinq mois loin de la France, ces retrouvailles ont transformé l’expérience. Le voyage est devenu une fête, un temps de partage, une parenthèse joyeuse. Les paysages devenaient le décor de moments vécus ensemble. Les Philippines n’étaient plus seulement un pays traversé, mais un lieu habité.
Un archipel éclaté, une même sensation de profondeur
Les Philippines ne se donnent jamais d’un seul tenant. Elles se découvrent île après île, paysage après paysage. Dans le nord de Luçon, les rizières en terrasses de Banaue semblent accrochées à la montagne. On marche longtemps, on descend, on remonte, on s’essouffle. Et puis on s’arrête. Face à ces lignes vertes sculptées dans la roche, on comprend que le paysage est aussi un héritage, le résultat d’un savoir transmis, répété, respecté depuis des siècles.
Ailleurs, le pays change de visage. Les îles deviennent plus douces, la mer prend toute sa place, la lumière se fait plus enveloppante. À Bohol, le relief se transforme soudain en une multitude de petites montagnes parfaitement arrondies, alignées à perte de vue. Les Chocolate Hills. À la saison sèche, leur herbe jaunit, puis brunit, jusqu’à prendre la couleur du cacao. On raconte alors que du chocolat aurait coulé sur les collines. L’image est simple, presque enfantine, et pourtant profondément poétique. Un paysage irréel, silencieux, qui semble sorti d’un conte.
Chaque île impose son rythme, sa matière, sa respiration. Les Philippines obligent à accepter la lenteur, à vivre avec les distances, à composer avec l’imprévu. C’est un pays qui ne se traverse pas vite. Il se laisse apprivoiser.
Les savoir-faire qui habitent l’espace
Aux Philippines, l’artisanat ne se limite pas aux marchés ou aux boutiques. Il s’invite dans l’espace, dans les rues, parfois jusque dans les arbres. On croise des paniers tressés en nito, cette liane tropicale aux nuances naturelles de brun et de beige, dont les motifs apparaissent sans teinture, uniquement par le jeu de la fibre. Chaque pièce est unique, patiente, longue à réaliser.
Mais ce qui marque aussi, c’est la poésie des broderies et du crochet. À Cebu comme ailleurs, des femmes transforment ce savoir-faire en créations légères, parfois suspendues aux arbres, comme des installations textiles à ciel ouvert. Le fil devient décor, le crochet devient langage. Rien n’est spectaculaire. Tout est délicat, presque fragile. Ces œuvres dialoguent avec la nature, laissent passer l’air, la lumière, le mouvement.
Ce rapport au textile est profondément sensible. Le geste est lent, transmis, respecté. Il ne s’agit pas de produire vite, mais de faire durer.
Ce que l’on porte raconte qui l’on est
La culture philippine se lit aussi dans ce que l’on porte. Le Barong est sans doute l’un des vêtements les plus justes que j’aie vus pour un climat tropical. Léger, brodé, translucide, il laisse circuler l’air tout en affirmant une élégance évidente. Porté au quotidien comme lors des grandes occasions, il incarne une identité forte, profondément liée au territoire.
Certains Barong sont réalisés en fibres de feuilles d’ananas, le tissu piña. Une matière rare, précieuse, issue d’un savoir-faire exigeant et de plus en plus rare. D’autres tissus ont permis au vêtement de se diffuser largement sans perdre son sens.
Les motifs, floraux ou géométriques, racontent une région, une histoire, une appartenance. Aux Philippines, le vêtement n’est pas une tendance. C’est un langage.
Siargao, ou le moment où tout a basculé
Si tout ce voyage nous a profondément marqués, c’est pourtant sur une île que quelque chose s’est déplacé. Siargao.
Nous y sommes arrivés presque par hasard. Nous pensions y rester dix jours. Juste une pause. Mes parents nous rejoignaient et nous avions besoin de calmer le rythme après plusieurs semaines de déplacements. Dès l’approche, les lagons turquoise, le vert intense des îles, la simplicité de l’arrivée donnent le ton.
L’île est restée préservée. Des cocotiers à perte de vue, des prairies où broutent des bufles, des scooters, un petit marché, une vie locale bien présente. Des surfeurs venus du monde entier partagent les vagues avec les habitants, sans tension, sans compétition. Le plastique jetable est interdit. Le temps s’étire.
Dix jours sont devenus trois semaines. Puis un mois. Puis trois mois. Nous avons prolongé nos visas. Nous avons cessé de compter. Siargao n’était plus une étape, mais un lieu où l’on restait. Où l’on s’installait presque sans s’en rendre compte.
Le surf, et l’idée d’une autre vie
C’est à Siargao que nous avons découvert le surf. Pas comme une activité, mais comme une révélation. Tomber, se relever, recommencer. Apprendre la patience, l’humilité, l’observation. Le corps s’adapte, l’esprit aussi.
Le surf a modifié notre rapport au temps. On vit en fonction de l’océan, du vent, de la lumière. On accepte de ne pas tout maîtriser. Ce n’est plus un sport. C’est un rythme.
Très vite, une idée s’est installée. Et si on restait vraiment ? Et si on revenait en France uniquement pour récupérer Jpse, puis revenir ici ? Vivre à Siargao. Construire quelque chose. Cette projection s’est imposée naturellement, sans fantasme excessif, comme une évidence tranquille.
Les Philippines nous ont offert bien plus que des paysages. Elles nous ont appris la richesse des cultures vivantes, la force des gestes transmis, l’importance des liens humains. Mais surtout, elles nous ont rappelé que certains lieux ne se contentent pas d’être traversés.
Siargao a été ce lieu. Un endroit où l’on s’est projetés, où l’on a envisagé de rester, de vivre, de construire. Même si la vie nous a ramenés ailleurs, quelque chose est resté ancré. Une manière de regarder le monde. Un rapport au temps. Et la promesse, toujours là, d’y revenir.





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