Nous n'avions pas pensé à la Corée du Sud. Nous étions sur l'île de Taïwan, nous réfléchissions simplement à l’étape suivante, sans attente particulière. C’est presque par intuition que l’idée est apparue dans la tête de Stephane, sans préparation, sans projection précise.

Et pourtant, dès les premières heures à Séoul, quelque chose s’est imposé : nous étions ailleurs. Pas seulement dans un nouveau pays, mais dans une réalité qui déjouait complètement nos repères. Une ville dense, ultra contemporaine, presque futuriste, où les néons, les architectures audacieuses et l’énergie des rues donnent le sentiment d’entrer dans un film.

Installés par hasard dans un quartier étudiant, nous avons découvert une jeunesse créative et vibrante. Des rues animées, des cafés minuscules, des boutiques inattendues, des styles vestimentaires affirmés.

Les enfants ont immédiatement été happés par cette énergie, par l’univers de la K-pop omniprésent, par cette liberté visuelle que nous n’avions encore jamais rencontrée ailleurs en Asie.

Ce qui devait être une simple étape est devenu l’un des moments les plus marquants de notre voyage. Une découverte puissante, déroutante, profondément inspirante, où modernité radicale et attachement à l’histoire cohabitent naturellement.

Séoul, laboratoire créatif à ciel ouvert

La création est omniprésente. Elle ne se limite pas à des lieux identifiés ou à des cercles initiés : elle traverse les rues, les corps, les vêtements, les bâtiments, les objets du quotidien. C’est sans doute ce qui nous a le plus marqués.

La culture K-pop joue un rôle central dans cette effervescence. Bien au-delà de la musique, elle influence la mode, le maquillage, les attitudes et les codes visuels. Les jeunes Coréens osent : cheveux colorés, silhouettes assumées, mélanges inattendus. Le style est expressif, libre, souvent très maîtrisé.

Nous étions en juillet, et ce voyage coïncidait avec l’anniversaire de Violette. Plongée dans cet univers, elle observait, comparait, s’inspirait. La créativité omniprésente, la K-pop et cette liberté stylistique ont été pour elle un véritable déclencheur. Pour son anniversaire, elle a souhaité quelques vêtements, choisis comme une manière de prolonger cette énergie créative et de se l’approprier.

Cette dynamique se retrouve aussi dans les lieux institutionnels. À Séoul, le Dongdaemun Design Plaza, dessiné par Zaha Hadid, incarne cette projection vers l’avenir. Un bâtiment futuriste, presque organique, posé au cœur de la ville. À l’intérieur, espaces de recherche, expositions, prototypes, projets expérimentaux. La nuit, lorsqu’il s’illumine, il devient un signal créatif fort dans le paysage urbain.

Mais la création ne se vit pas uniquement dans ces lieux emblématiques. Elle est tout aussi présente dans des espaces plus populaires et bruts, comme les puces de Séoul. Un lieu foisonnant où l’on peut chiner en famille pendant des heures, fouiller, discuter, observer. On y trouve de tout : objets anciens, meubles, vêtements, électronique vintage, appareils photo et caméras d’un autre temps. C’est là qu’Oscar a acheté son premier caméscope. Un vieux modèle, vendu par un monsieur passionné qui a pris le temps de lui expliquer, de le conseiller, en respectant son petit budget.
À partir de ce moment-là, Oscar a commencé à filmer tout ce qu’il pouvait : les rues, les repas, les paysages, les instants de vie. Un déclic créatif, peut-être le début de quelque chose.

Entre architecture futuriste, culture pop, design expérimental, marchés populaires et transmissions spontanées, la création circule ici librement, sans hiérarchie.

Porter l’histoire au présent

Très vite, nous avons été frappés par la place du hanbok dans le quotidien. Pas comme un costume figé ou folklorique, mais comme un vêtement vivant, encore porté, investi et réinterprété.

Dans les quartiers historiques, autour des palais et dans les jardins, nous croisions de jeunes Coréens vêtus de tenues traditionnelles, riant, posant pour des photos, se promenant simplement. Le hanbok est d’une grande élégance. Les lignes pures, les proportions étonnantes, la taille haute, les jupes amples et les vestes structurées donnent aux silhouettes une allure presque irréelle. Chaque détail compte : plis, rubans, broderies, accessoires.

Ce qui nous a particulièrement touchés, c’est la manière dont la tradition est rendue accessible. Les tenues se louent facilement et l’entrée de certains palais est gratuite lorsqu’on les porte. Une façon simple et ludique d’impliquer les jeunes générations. Essayer un hanbok, se promener ainsi dans un lieu chargé d’histoire, change le regard. On ne visite plus seulement, on participe.

Comprendre l’histoire là où elle s’écrit encore

La visite de la DMZ a été l’un des moments les plus forts du voyage, notamment avec les enfants. Ce jour-là, un brouillard épais enveloppait la zone. Le silence, la visibilité réduite et l’atmosphère presque suspendue rendaient le lieu profondément chargé d’émotion.

Être sur place a permis de rendre l’histoire concrète. La relation entre la Corée du Nord et la Corée du Sud n’était plus abstraite, mais une réalité visible et palpable. Les lignes de séparation, les postes d’observation et les explications données sur place ont transformé des notions théoriques en compréhension réelle. Nous avons utilisé cette visite pour expliquer aux enfants la géopolitique, l’histoire de la péninsule, les tensions toujours présentes, mais aussi les tentatives de dialogue et les ponts fragiles existants aujourd’hui. Le fait d’être sur les lieux, dans ce silence presque irréel, a profondément marqué leur perception. Ce moment a été très fort émotionnellement, éducatif, et a donné une autre dimension au voyage.

Ralentir, vivre autrement l’espace et le temps

Après l’effervescence de Séoul, nous avons pris la route pour un road trip dans la campagne coréenne. Le changement d’ambiance est immédiat. Les paysages s’ouvrent, le rythme ralentit, les villes laissent place à des villages où le temps semble s’écouler autrement.

C’est dans ce contexte que nous avons réellement découvert les hanoks, ces maisons traditionnelles conçues en lien étroit avec la nature et les saisons. Orientation, circulation de l’air, chauffage, matériaux : tout est pensé pour le vivant.

Nous avons eu la chance de dormir dans une ancienne école confucéenne, transformée en maison d’accueil. Une expérience profondément marquante. Peu de mobilier, des futons, une grande sobriété, un silence presque total à la nuit tombée. Dormir dans ce lieu chargé d’histoire procure une sensation de calme profond et de déconnexion, comme si le bâtiment imposait son propre rythme.

Dans des villages comme Jeonju ou Hahoe (classé UNESCO), la tradition n’est pas mise en scène. Elle est vécue, respectée et transmise, dans une continuité naturelle entre architecture et culture.

Le corps, le soin et les normes

Le rapport à la beauté est saisissant. Dans certains quartiers, on trouve une boutique de cosmétiques tous les cinquante mètres. Des dizaines de marques, une industrie du soin extrêmement développée.

Le soin de la peau fait partie du quotidien. Les routines sont rigoureuses, souvent longues. Nettoyer, traiter, hydrater, protéger : la peau est travaillée avec une constance impressionnante, au point que les visages paraissent lumineux, presque brillants.

Cette attention concerne autant les hommes que les femmes. Dans les hôtels, même modestes, des paniers complets de produits cosmétiques sont systématiquement proposés.

Mais cette culture du soin a aussi son revers. La chirurgie esthétique est largement répandue, parfois offerte à l’entrée dans la vie active. Une réalité qui interroge sur les normes sociales, la pression collective et la notion de réussite.

Manger, partager, transmettre

En voyage, la nourriture est l’un de nos fils conducteurs. Chaque matin, la même question revient : qu’est-ce qu’on va manger aujourd’hui ?

Nous avons l’habitude du piment, mais ici, il est beaucoup plus intense. Franc, assumé, culturel. Un plat trop doux est souvent jugé fade.

Le poulet frit coréen, croustillant et sucré-épicé, se partage avec les doigts. Un moment simple, joyeux et collectif.

Les repas s’articulent autour des banchan, ces petits plats à partager. Le kimchi, chou lacto-fermenté, est omniprésent. Nous avons visité des lieux de fabrication, observé les grandes jarres de fermentation, parfois enterrées. Cette pratique s’est développée pendant et après la Seconde Guerre mondiale, comme méthode essentielle de conservation. Une cuisine de survie devenue richesse culturelle.

De retour chez nous, ces légumes fermentés font désormais partie de notre quotidien, comme une prolongation naturelle du voyage.

Ce voyage nous a montré qu’un pays peut être extrêmement moderne tout en restant profondément ancré dans son histoire, sans jamais opposer les deux. À Séoul comme dans la campagne, tout cohabite : les palais et les néons, les hanoks et les bâtiments futuristes, les rituels anciens et la création contemporaine.

Nous avons vu une jeunesse curieuse, créative et audacieuse, qui s’exprime à travers la mode, la musique, le design et les gestes du quotidien. Nous avons vu comment la culture visuelle, la K-pop, l’architecture ou même les marchés populaires nourrissent des envies, déclenchent des idées, donnent confiance pour essayer, créer, oser. Chez les enfants, ces influences ont été immédiates, concrètes et joyeuses.

Nous avons aussi compris à quel point le quotidien compte : manger ensemble, découvrir des saveurs, comprendre pourquoi on conserve, pourquoi on transmet. Qu’il s’agisse d’un plat fermenté, d’une nuit dans une ancienne école confucéenne ou d’un objet acheté avec soin sur un marché, tout raconte une manière d’habiter le monde.

Ce que nous retenons surtout, c’est cette capacité à faire dialoguer les opposés : tradition et innovation, rigueur et fantaisie, collectif et expression personnelle. Non pour créer un choc, mais pour nourrir quelque chose de vivant. C’est sans doute cette énergie-là que nous avons ramenée avec nous : une envie de rester attentifs, curieux, ouverts, et de continuer à créer à partir de ce que l’on traverse.

Caroline Baly

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